L'enquête de terrain en géographie

L'enquête de terrain en géographie

Interview réalisée le 9 janvier 2009, à Dijon, par Yan Calbérac

(Reprise en septembre 2010)

  

Êtes-vous un géographe de terrain ?

Oui, en ce sens que j’ai réalisé beaucoup d’enquêtes.

 

Pour vous, c’est quoi le terrain ?

C’est l’une des trois façons de recueillir de la documentation. Il y en a une qui consiste à recueillir des données. Une autre, à lire les prédécesseurs qui ont travaillé sur la question. Et puis la troisième, c’est d’aller soi-même sur le terrain pour rechercher une documentation.

 

Quel est votre terrain ?

C’est-à-dire : un territoire particulier ou une définition générale ? Le terrain, pour moi, c’est une société dans un territoire.

 

On voit les préoccupations que vous avez développées dans toutes les réflexions sur la géographie sociale…

C’est ça.

 

Comment articulez-vous ces préoccupations avec un terrain bien localisé (le Doubs et la vallée de la Loue) ? Est-ce que c’est le support qui vous permet de bâtir une réflexion plus générale sur les rapports société/territoire ou au contraire est-ce que vous partez d’une réflexion générale que vous appliquez à un espace très localisé ?

Je pars d’une réflexion générale. Et en particulier, quand j’ai fait ma thèse, j’ai passé deux ou peut-être trois années à lire des sociologues, des ethnologues et Paul Claval qui à l’époque était mon collègue, et qui m’a beaucoup inspiré. J’ai donc voulu, en introduction de ma thèse, mener une réflexion sur les rapports territoire/société ou espace/société (ça faisait un tiers de la thèse). Depuis, j’ai continué à m’intéresser à ces questions-là à travers Roger Brunet, en particulier. Je fais partie du groupe Dupont où la réflexion sur l’épistémologie de la géographie, sur les concepts, les méthodes et les techniques est au cœur de nos réunions. Et donc, je suis resté dans le bain sans vraiment avoir écrit beaucoup là-dessus depuis. C’est quand même à partir de cette réflexion générale que je vais sur le terrain.

 

Je reviendrai après sur le groupe Dupont, mais prenons les choses dans l’ordre chronologique : est-ce pour faire du terrain que vous avez fait de la géographie ?

Je pense qu’au départ oui, parce que mon mémoire de maîtrise a porté sur la vallée de la Loue (25) où j’habitais. J’ai eu la chance qu’il ait été publié à l’époque, en 1958. Dix ans plus tard, le livre a eu une deuxième édition que j’ai augmentée d’un chapitre. Enfin, en 2006, j’ai repris tout cela et montré l’évolution de la vallée dans les trente-cinq dernières années. Donc oui, au départ, c’est pour faire du terrain que j’ai fait de la géographie. Ensuite, je dirai que je m’en suis quand même un peu détaché, encore que, dans mon livre sur les campagnes du Doubs, j’ai refait une enquête – on en reparlera – avec le même questionnaire que vingt-cinq ans auparavant, dans les mêmes communes, avec le même type d’échantillon, mais évidemment pas avec les mêmes personnes...

 

Mais c’est vrai qu’au fur et à mesure de mon évolution, je me suis moins attaché au terrain et plus aux données. Quand j’ai étudié le Tiers-Monde, j’ai travaillé avant tout sur des données. J’ai également beaucoup voyagé, c’est vrai, mais le travail scientifique lui-même, je l’ai fait à partir de données. Oui, mon premier réflexe, c’est de lire ce qui a été écrit sur un sujet, puis de rassembler des données : l’enquête de terrain, elle, ne doit venir qu’après. Quand j’étais en activité ici (à Dijon), j’enseignais les techniques d’enquête de terrain. Et donc, quand les étudiants, l’année suivante, faisaient un mémoire, je leur disais : « comment vous allez prendre votre sujet ?  Je vais faire une enquête de terrain me disaient-ils souvent. Je leur disais non, vous ne commencez pas par la base », parce que je crois qu’il faut déjà, avant d’aller enquêter, avoir une connaissance du terrain. Il faut donc rassembler un maximum de données pour avoir une base et, à partir de là, on peut partir sur le terrain. Le terrain, c’est aller chercher ce qu’on ne trouve pas ailleurs. Je ne dis pas que c’est un complément, mais il ne faut aller y chercher que ce qu’on ne peut pas trouver ailleurs. Il faut donc déjà bien connaître son terrain, et ensuite seulement, si on veut avoir des précisions sur tel ou tel thème, on va enquêter. Car l’enquête, ça coûte cher en temps et en argent. Je le sais, car je n’ai pas été aidé financièrement quand j’ai réalisé des enquêtes. Quand j’ai fait ma thèse, j’ai eu l’aide de mes étudiants, sur le terrain, mais je n’ai pas eu d’aide financière. Naturellement, quand j’ai enquêté plus tard, en retraite, je l’ai fait sur mes propres fonds. De toute façon, ça coûte cher.

 

Je vais rester un peu sur cette question-là. En fait, vous expliquez qu’il faut vraiment avoir une idée préconçue, déjà à la base, quitte à pouvoir la confirmer ou l’infirmer, mais vous devez arriver sur place avec une idée.

Avec une hypothèse.

 

Comment articuler cette opinion qui est la vôtre avec cette formule qu’on emploie souvent : l’œil du géographe ? On explique souvent que le géographe a un regard omniscient qui serait capable de pouvoir expliquer. Que pensez-vous de cette formule ?

Je crois qu’il faut distinguer quand même le terrain, on va dire morphologique, et le terrain sociologique. Sur le terrain morphologique, je pense que l’œil du géographe apporte quelque chose de plus que, par exemple, les simples carte géologique et topographique ; il y a des choses qu’on voit mieux sur le terrain. En ce qui concerne cette fois, je dirai la géographie humaine, c’est assez différent. Et la vision du paysage, pour moi qui fait de la géographie sociale et qui m’intéresse aux gens avant tout, je trouve que ça n’est pas capital, mais ça peut avoir parfois un intérêt. Par exemple, dans mon livre sur les campagnes du Doubs, j’ai commencé par une petite présentation morphologique parce que, dans ce département, l’environnement physique a des implications évidentes : la partie haute du Doubs, au moins traditionnellement, ne réagissait pas tout à fait comme la partie basse. Donc, il peut y avoir un effet paysage (au sens large d’environnement), mais en tant que géographe social, je pense que le paysage n’apporte pas généralement pas beaucoup, sinon en tant que cadre, dont il faut tenir compte, c’est vrai. Mais c’est pour moi plutôt en général marginal.

 

Revenons à vos années de formation : comment avez-vous été formé au terrain au cours de vos études ?

A l’époque où j’ai fait mes études, à Besançon, on avait une excursion sur le terrain de temps en temps le samedi, mais assez peu. Par contre, systématiquement, nous avions une grande excursion à Pâques avec un professeur, Michel Chevallier, qui aimait le terrain et qui nous y amenait systématiquement. J’ai suivi plusieurs grandes excursions avec lui dont j’ai gardé un beau souvenir, en Ariège, en particulier, car c’était son terrain de thèse et donc particulièrement intéressant. Je pense que ces excursions m’ont donné l’envie de la géographie, et du terrain. Comme je vous l’ai dit, je m’en suis petit à petit un peu détaché, du moins du terrain traditionnellement pratiqué, c’est-à-dire d’aller voir les paysages, étudié l’allure des fermes, etc. Cela m’a moins intéressé au fur et à mesure que je me suis mis à utiliser surtout des données.

 

Restons sur ces années de formation et sur votre premier travail de Maîtrise sur la vallée de la Loue : est-ce que la formation que vous avez reçue sur le terrain vous a été utile pour faire ce premier travail de recherche dans la vallée de la Loue ? Comment est-ce que vous avez pu utiliser la formation qui vous avait été inculquée ?

Ce que j’ai le plus utilisé, alors, c’est justement la thèse de M. Chevallier sur l’Ariège. Et au fond, j’ai utilisé un peu sa méthode. Je me suis baladé évidemment dans la vallée de la Loue mais, comme il avait donné beaucoup d’importance à l’histoire, j’ai fait comme lui. Dans mon mémoire de maîtrise, j’ai deux tiers d’histoire et un tiers sur le présent à peu près. Et donc, c’est plus par l’histoire que par le terrain que je suis entré dans la vallée de la Loue, plus à travers le modèle donné par M. Chevallier. Je crois d’ailleurs encore beaucoup à la géohistoire.

 

Comment s’est fait le choix de la vallée de la Loue ?

Oh parce que j’étais de la région ! J’habitais un village de la vallée de la Loue, pas très loin de Besançon. Et à l’époque, c’était assez naturel de travailler sur une région que l’on connaissait bien.

 

C’est la même raison qui vous a incité à travailler sur le Doubs pour votre thèse ?

Un peu. Oui. Pour la thèse, au départ, j’avais pensé travailler sur l’ensemble de la Franche-Comté. Il faut dire que mon véritable maître de thèse a été P. Claval qui, bien qu’ayant à peu près mon âge, était beaucoup plus avancé que moi : il avait beaucoup plus travaillé la géographie que moi et il avait beaucoup plus d’idées ! Et donc, c’est surtout à travers lui que j’ai travaillé, quand j’ai fait ma thèse. Mais comme P. Claval n’était à l’époque que maître assistant, il n’avait pas le droit de diriger une thèse. Il m’a donc conseillé d’aller voir E. Juillard, qui effectivement correspondait bien à la géographie un peu sociale que j’avais envie de faire. Et donc, j’ai eu cette double influence de P. Claval et de E. Juillard. Ce dernier réunissait une ou deux fois par an, à Strasbourg, tous ses thésards. Et on travaillait déjà à l’époque sur l’urbanisation des campagnes. C’était à la fin des années 60 et au début des années 70. Mais j’ai un peu bifurqué… Vous me rappelez votre question ?

 

Pourquoi le Doubs et pas de la Franche-Comté ?

Dans un premier temps, j’ai démarré sur la Franche-Comté. Mais au fur et à mesure que j’avançais, au cours de nos discussions E. Juillard me disait que, dans mon optique d’utiliser des données et de faire une enquête sur le terrain, étudier la Franche-Comté ce serait difficile, car trop vaste. En effet, pour qu’une enquête soit valable, il faut un nombre suffisant d’enquêtés de façon à ce qu’ils soient répartis sur tous les types de territoires de Franche-Comté. Et donc, finalement, je me suis rabattu, si j’ose dire, sur un territoire plus petit, le département du Doubs, avec son accord. Solution médiocre, mais c’était encore la mode, à l’époque, de faire des thèses sur les départements.

 

Comment est-ce que vous avez procédé pour mettre en place votre terrain de thèse ? Comment est-ce que vous avez fait pour aller sur le terrain ? Pour acquérir des données ? Pour rencontrer des gens ?

J’ai eu de la chance, je crois. A Besançon, à la fin des années soixante, nous avons eu le premier (ou du moins un des premiers) professeur de mathématiques uniquement destiné aux sciences humaines, Ph. Massonie, qui nous a convertis à l’analyse des données. Mon premier exercice d’analyse de données a consisté à réaliser une typologie des communes rurales du Doubs. A l’époque, l’ordinateur ne pouvait pas traiter plus de 99 communes à la fois et n’admettait que 9 indicateurs. J’ai donc dû tirer au sort 99 communes sur environ 600 et sélectionner 9 indicateurs démographiques, économiques, etc. J’ai fait ma première analyse factorielle en 1971. La machine qui l’a réalisée aurait à peine tenu dans cette pièce. Et pour traiter ce tableau de données, il a mis près d’une nuit. J’étais absolument ravi de cette découverte de l’analyse factorielle. Et pourtant on n’avait pas d’aide à l’interprétation, à l’époque, car on ne connaissait pas encore la classification hiérarchique. On avait simplement un graphe avec abscisse et ordonnée et des points représentant les communes, celles-ci réparties en fonction de leur score sur les différents indicateurs. Dans ce nuage de points, on essayait de découper des groupes, d’une façon un peu pifométrique, il faut bien le dire… Mais comme je connaissais bien le terrain, je pouvais expliquer pourquoi certaines communes étaient là, dans tel groupe, plutôt qu’ailleurs. L’analyse factorielle confirmait mes impressions et leur donnait une base rationnelle. ça a été une découverte !

 

Ensuite, j’ai continué dans cette optique. En 1975, comme on avait plus de moyens techniques, j’ai pu faire une analyse factorielle sur les quelque 600 communes rurales du Doubs et avec, cette fois, soixante indicateurs classés en différents types. Cette analyse factorielle m’a permis de diviser ces communes en dix-huit types. J’ai ensuite enquêté dans une ou deux communes par type, soit vingt-cinq au total, réparties sur tout le territoire.

 

Vous avez enquêté un certain nombre de personnes. Comment avez-vous procédé ?

Alors, le problème du terrain... J’ai donc sélectionné vingt-cinq communes, vraiment et  uniquement par analyse factorielle. Quand on réalise des enquêtes il y a plusieurs façons de procéder mais surtout deux principales. Soit on a une liste des personnes de la commune (les maires n’ont normalement pas le droit d’en avoir une, mais certains en ont…) et à ce moment-là, on tire au sort une personne sur cinq ou dix, ou plus ou moins, en fonction du total des personnes que l’on veut enquêter. Quand on n’a pas de liste, on bâtit un échantillon qui correspond à ce qu’on appelle la population mère (celle de la commune) en fonction de la structure par âge, par sexe, par catégorie socioprofessionnelle par exemple, fournie par l’INSEE. On cherche alors dans la commune non pas Monsieur X ou Mme Y, mais un agriculteur de 25 à 40 ans, une employée de 40 à 60 ans, etc. En arrivant dans le village choisi, j’allais voir le maire, généralement le meilleur connaisseur de la commune, et je lui demandais de me donner le nom, pour reprendre l’exemple précédent,d’un agriculteur de 25 à 40 ans, d’une employée de 40 à 60 ans, etc. Cette dernière technique gagne du temps car quand vous avez une liste (et il faut qu’elle existe) on va voir Monsieur Untel. S’il n’est pas là, on se donne éventuellement un remplaçant ; mais si le remplaçant n’est pas là, ce qui arrive, on est bloqué. Tandis que quand vous avez simplement une sorte de portrait robot, vous pouvez dire au maire : «  je voudrais voir une femme employée de 40 à 60 ans » et il vous répond « allez voir Madame X ou Mme Y ou Mme Z » ; on n’est pas bloqué sur une personne précise. On gagne beaucoup de temps par rapport à la technique de la liste mais il est vrai que c’est scientifiquement un peu moins sûr.

 

Comment est-ce que vous faisiez ? Vous alliez les voir, vous preniez contact avant ? Et au cours de l’entretien, c’était de la prise de note, de l’enregistrement ?

Non, pour ma thèse, j’avais un questionnaire, énorme : il comprenait cent vingt questions. Beaucoup de questions étaient fermées : l’enquêté devait répondre par oui ou non, ou par un peu, beaucoup, etc. ; le dépouillement était alors facile. Mais d’autres questions étaient ouvertes, l’enquêté pouvant alors développer sa réponse ; là, je prenais des notes que j’ai également dépouillées aussi systématiquement que possible par une analyse de contenu : celle-ci consiste, schématiquement, à compter les mots ou les thèmes qui reviennent le plus souvent ; c’est plus approximatif mais cela permet de ne pas bloquer les interviewés dans des réponses par oui ou par non. Mais c’est aussi très long à dépouiller !

 

Votre travail de terrain s’est limité à ces enquêtes ou vous avez aussi eu à cœur d’avoir d’autres méthodes ?

Non, je m’en suis tenu à ces enquêtes. Toutefois, quand j’enquêtais, je commençais par le questionnaire. Ensuite, quand les gens avaient le temps, je discutais avec eux mais à bâtons rompus et je prenais quelques notes. J’interviewais aussi, et systématiquement, les maires. Plus tard, quand j’ai repris mes enquêtes pour écrire mon livre sur les campagnes du Doubs, j’ai monté un questionnaire spécial pour les maires, de façon à avoir une idée un peu plus précise de leur commune.

Quoi qu’il en soit, mon souci, mon but, c’est la comparabilité. Donc, si on veut pouvoir comparer, il faut avoir une base de réponses objectivement comparables, même si les interviewés répondent, eux, avec leur subjectivité. Et si j’ai pu reprendre systématiquement mon étude sur les communes rurales du Doubs, environ vingt-cinq ans après ma thèse, c’est que j’ai pu retourner dans les mêmes communes et avec le même questionnaire, simplement un peu allégé car le premier était, comme je l’ai dit, très long, et aujourd’hui les interviewés ne supportent pas d’être enquêté une heure comme autrefois. Mais les questions que j’ai posées étaient exactement les mêmes, ce qui fait que j’ai pu comparer systématiquement les réponses et donc apprécier les évolutions. Pour moi, la comparabilité est essentielle, c’est pour cela que j’utilise aussi beaucoup l’analyse des données, même si on peut en discuter certains résultats. Comparabilité, systématicité, ce sont mes deux maîtres mots pour l’enquête et, en général, pour mon travail de géographe.

 

Une dimension est souvent liée à la question du terrain – c’est sous cet angle-là que Lacoste pose la question du terrain en 77 et 78 – c’est l’éthique, notamment la nécessaire restitution des résultats de l’enquête aux personnes enquêtées. Est ce que vous avez eu à cœur de restituer aux habitants du Doubs ? 

Impossible, parce que je tenais à dire aux enquêtés qu’ils étaient anonymes. Le maire me disait aller voir Madame ou Monsieur Untel mais je ne notais pas leur nom. Je pense que c’est très important de dire aux gens : « Vous êtes anonymes » ; ça les rassure. Et donc, j’étais dans l’impossibilité de leur dire ensuite « voilà les résultats que j’ai obtenus ». Dans ma deuxième enquête, j’ai noté parfois le nom des interviewés pour le cas où j’aurais une question à leur poser à nouveau» ; mais ça n’est pas arrivé. Donc non, je n’ai pas restitué les résultats aux enquêtés, sinon par l’intermédiaire de mon livre.

 

Comment a été reçu ce travail en soutenance, notamment la partie du terrain ? Est-ce que le jury a fait des commentaires sur ce travail de terrain ?

Non, du moins pas pour autant que je me souvienne. Certes, j’ai quand même enquêté près de trois cent quarante personnes, ce qui fait beaucoup, et dans vingt-cinq communes différentes ; j’ai donc parcouru beaucoup de kilomètres à l’époque. Je pense que l’enquête a été appréciée par certains, en particulier E. Juillard qui était assez sensible au travail de terrain. Peut-être un peu moins par d’autres qui, à l’époque s’intéressaient plus à l’analyse des données, à une analyse mathématique des faits géographiques. Il y avait en particulier dans mon jury, H. Reymond de Strasbourg, qui était une des têtes pensantes de la géographie quantitative à l’époque, mais qui n’a pas fait référence à l’enquête.

 

Vous avez rappelé l’influence qu’ont eue sur vous votre directeur de thèse mais aussi Paul Claval, Roger Brunet ainsi que votre appartenance au groupe Dupont. Le groupe Dupont, ce n’est pas un groupe qui se caractérise foncièrement par ses pratiques de terrain ?

Non, c’est vrai !

 

Alors comment est-ce que vous avez pu articuler à la fois le travail théorique au sein du groupe avec l’apparition de nouvelles méthodes et vos pratiques de terrain comme vous avez pu les faire pour votre thèse ?

Je dirai que, comme je travaille systématiquement, je suis quand même assez dans l’optique du groupe Dupont. En effet, le groupe Dupont pousse à réfléchir à une géographie aussi systématique que possible, entre autres choses. Donc, je ne me suis pas du tout senti en dehors. Par contre, le groupe Dupont était, et est encore, très contre la façon dont on faisait traditionnellement l’enquête de terrain : c’est-à-dire arriver dans une commune, aller voir le maire, le curé, quelques autres personnes et partir avec l’impression de connaître la commune. Et donc, c’est vrai que l’enquête traditionnelle, non systématique, n’est pas très bien vue. Et même je connais au moins un géographe qui m’a dit un jour : « le terrain, c’est de la foutaise ». Ce qui ne l’a pas empêché d’ailleurs d’en faire parfois un peu quand même.

 

C’était qui ?

C’était H. Chamussy ! Mais tous les Dupont ne sont pas comme lui. Certains font des enquêtes, mais à condition qu’elles soient systématiques et permettent la comparaison. D’ailleurs dans le groupe Dupont, contrairement à ce qu’on croit, il y a des géographes de toutes sortes : certains, très purs et durs analyse spatiale, d’autres beaucoup plus proches d’une géographie sociale. Beaucoup de tendances existent au sein du groupe Dupont. C’est surtout un groupe de réflexion sur l’épistémologie de la géographie. Et donc, effectivement, la géographie qui ne réfléchit pas sur elle-même n’est pas très bien vue au groupe Dupont.

 

Vous apparteniez au groupe Dupont mais vous appartenez aussi, du moins en terme d’école, à la géographie sociale de Robert Herin, d’Armand Frémont…

Non, je ne faisais pas vraiment partie de cette école. Je n’ai pas travaillé avec leur laboratoire et, plus fondamentalement, je pratiquais une géographie sociale non-marxiste. Eux étaient quand même plus ou moins marxistes ou marxisants à l’époque. Disons que je travaillais plutôt en terme de groupes et eux plutôt en terme de classes.

 

En tous les cas, ça a alimenté aussi une réflexion théorique sur les méthodes. Est-ce que cela a influencé vos pratiques de recherche et de terrain ?

Oui, bien sûr parce que ma vision de géographe, comme la leur, était une vision en terme de territoire, c’est-à-dire un espace qu’un groupe social utilise pour ses propres besoins. Peut-être est-ce que je m’intéressais plus à l’individu que cette école de géographie sociale ? Pas sûr, car je m’intéressais moi aussi aux groupes, mais pas en terme de lutte des classes. Je me souviens avoir lu des textes de M. Jollivet, dans le 4° tome de l'Histoire de la France rurale qui étaient complètement décollés de la réalité parce qu’il voulait analyser l’espace rural en termes de lutte de classes, ce qui, à mon avis, n’avait aucun sens et donc pas d’intérêt.

 

Vous avez ensuite travaillé sur le tiers-monde : Les quatre mondes du Tiers-monde. Est-ce que vous avez fait du terrain pour faire cet ouvrage ?

Pas vraiment, mais j’avais beaucoup voyagé auparavant à titre personnel. J’étais allé en Amérique latine (au Mexique, au Brésil, au Chili, etc.), en Inde, en Chine, en Indonésie, au Maghreb, un peu moins en Afrique sud saharienne. J’avais donc l’impression d’avoir une certaine vision du Tiers monde. Par ailleurs, je commençais à me lasser un peu de la géographie rurale et j’avais envie d’aller un peu au-delà, de ne pas faire tourner toute ma vie professionnelle autour de ce thème. Je dirai aussi  que, par rapport aux autres ruralistes qui s’intéressaient beaucoup à l’agriculture, je me sentais un peu isolé car, dans le monde rural ce qui m’intéressait, moi, c’était l’ensemble des catégories sociales, et pas seulement les agriculteurs.

Le Tiers-Monde avait donc pour moi l’avantage de ne pas me couper complètement de mon terrain habituel (c’était encore était un monde très agricole) et de me permettre de travailler sur autre chose que la France. Mais surtout, j’étais très agacé par les tiers-mondistes qui à l’époque disaient à peu près: « Le Tiers-Monde, c’est partout tout la même chose et c’est le capitalisme qui, comment dire, le vampirise» Cette interprétation du Tiers-Monde comme un tout uniforme m’agaçait énormément car, ayant déjà beaucoup voyagé, je constatais bien que, quand j’étais en Chine, je ne voyais pas du tout le même système politique, le même type de territoire, la même société (notamment dans son niveau de vie) que quand j’étais au Chili ou au Mexique, et que le capitalisme n’expliquait pas tout. Ce qui m’a donc intéressé, c’est la diversité du Tiers monde alors que les tiers-mondistes voulaient nous faire croire que c’était un tout uniforme, créé par le capitalisme. J’ai eu ma revanche il y a environ cinq ou six ans, quand une journaliste du Monde a écrit en titre d’un article : « Et si on s’était trompé ? » Elle découvrait que le Tiers-Monde était différencié, qu’il y avait des pays qui ne se ressemblaient pas. Elle avait l’air de le découvrir. Je lui ai d’ailleurs écrit pour lui dire que depuis très longtemps des géographes montraient que le Tiers-monde était constitué de territoires très diversifiés. Voilà comment je suis venu au Tiers-monde.

 

Elle vous a répondu ?

Non, bien sûr, les journalistes ne répondent généralement pas.

 

Votre connaissance du Tiers monde venait par des voyages : est-ce que le voyage est une forme de terrain ? Est-ce que les pratiques touristiques sont des pratiques scientifiques ?

Non, mais elles apportent quand même des idées et des faits. Et c’est dans ce sens que moi qui avais voyagé, je constatais qu’on ne pouvait pas mettre dans le même panier des pays aussi différents que la Chine et le Mexique, par exemple. Certes, la vision du géographe touriste n’est pas scientifique puisque pour pouvoir comparer, il faut avoir des données comparables, mais elle donne des idées. Elle permet une certaine forme de comparaison, certes très subjective. C’est pourquoi il faut alors préciser que l’on est dans la subjectivité et dire ou écrire : « voilà, ce que j’ai ressenti ».

 

Je pense aussi à votre ouvrage sur les systèmes agricoles dans le monde. Vous avez fait du terrain pour l’écrire ?

Cela vient de mes voyages essentiellement, là aussi. Ce livre m’a permis de faire le lien entre les connaissances acquises au cours de mes voyages et celles que j’avais sur l’agriculture. En effet, au cours de mes voyages, j’ai eu l’occasion d’approcher des agricultures extrêmement différentes. J’ai donc eu envie de les comparer mais, une fois encore, de les comparer systématiquement à partir d’un certain nombre d’indicateurs. En outre, j’ai eu envie de bâtir quelque chose de structuré qui puisse mieux faire comprendre comment les différents systèmes qui structurent l’agriculture (agrosystème, système politico-économique, système socioculturel, système productif) se combinent pour se traduire dans le territoire par des espaces agricoles différenciés. J’ai donc travaillé d’abord sur les systèmes, d’une façon un peu théorique, puis à l’aide de quatre critères, j’ai défini douze types de systèmes de production dont j’ai montré la répartition territoriale sur une carte. En somme, je n’ai pas seulement défini des types de système de production et décrit leur distribution spatiale, j’ai tenté aussi de donner les clés permettant de comprendre ces systèmes et leur répartition spatiale. L’aboutissement du livre, c’est-à-dire les différents types de territoires agricoles, n’occupe guère que 15 % du total : tout le reste explique pourquoi on en arrive là. Toujours mon idée de comparabilité et de différenciation spatiale.

 

Vous avez été enseignant : avez-vous formé vos étudiants au terrain ?

J’ai enseigné à mes étudiants les techniques d’enquête en général et d’enquête de terrain en particulier. Chaque année, j’allais avec des étudiants mener une enquête dans une commune périurbaine de Dijon. On bâtissait ensemble un questionnaire. Qu’est-ce qu’on va chercher sur le terrain ? Quelles questions poser ? Et ainsi de suite. Puis on allait dans la commune quelques après-midi. Les étudiants allaient interroger des habitants avec le questionnaire. Ensuite, on en discutait pendant le cours.

 

Ça marchait bien auprès des étudiants ?

Oui, ils aimaient beaucoup ça. Dans la pratique c’était un peu difficile car je n’avais pas de crédit ; il fallait trouver des voitures, dont celle des étudiants ! C’était très formateur pour eux. En revanche, et c’était un vrai manque à Dijon, nous n’avons pas organisé beaucoup de grandes excursions. Les collègues pourtant très géographes classiques étaient réticents. Quand on leur proposait de partir en excursion une semaine, d’abord ils n’avaient guère envie de venir et ils remarquaient que cela faisait sauter une semaine de cours... Alors, en tout et pour tout, j’ai pu faire deux excursions d’une semaine avec mes étudiants: une en Yougoslavie et une autre au Portugal, alors que j’ai passé quand même dix-sept ans ici. On en a fait tout de même quelques autres, plus courtes, avec un collègue retraité qui aimait faire des excursions. Au total, relativement peu d’excursions ont été organisées à Dijon pendant mes années d’activité. Je le regrette parce que j’avais gardé de bons souvenirs de mes excursions à Besançon, d’abord comme étudiant puis comme enseignant. Parce qu’à Besançon, on en organisait systématiquement une tous les mois de mai, pour une semaine, hors de la région, parfois assez loin. Je trouve que c’est très formateur. Sans compter que ça fait prendre la mayonnaise entre les étudiants et contribue à créer un esprit de groupe.

 

 Vous avez également dirigé des étudiants en thèse : quels conseils leur donniez-vous pour faire du terrain ? 

Je dirai qu’ils n’en ont pas beaucoup fait. Plus exactement, ils ont fait du terrain comme moi, c’est-à-dire des enquêtes systématiques du type de celles que je leur avais enseignées. Mais le terrain classique, c’est-à-dire aller se promener, interroger les gens comme ça un peu au hasard, non. Je leur ai conseillé de faire des enquêtes systématiques. Je dois dire aussi que, comme je leur ai donné le goût de travailler à partir de données, de faire de l’analyse de données, beaucoup sont partis dans cette direction et ont oublié un peu le terrain. On peut ajouter que le terrain n’éclaire pas beaucoup  certains sujets de recherche : l’un de mes étudiants a travaillé sur l’Europe : pas question d’aller faire du terrain ; un autre sur les qualifications des étudiants, donc même remarque.

 

On a beaucoup parlé de science, mais au-delà de la science, que vous apporte le terrain ?

Je ne parle pas ici du terrain tel que je le pratique (enquêtes par questionnaire et par sondage) qui vise à dresser une base de données destinée à être analysée systématiquement. Je parle ici de l’enquête géographique telle qu’on la concevait traditionnellement ou de l’analyse, consciente ou inconsciente, que je fais des paysages et des sociétés au cours de mes voyages. Enquête traditionnelle ou impressions de voyages montrent effectivement un certain nombre de réalités que l’on ne trouve généralement pas dans les textes ou dans l’analyse des données. C’est du vivant, c’est une ambiance. C’est aussi parfois une confirmation de ce que l’on sait ou des travaux que l’on a menés. Ainsi lorsque, après avoir voyagé par exemple en Chine et au Brésil, je constatais que l’analyse de données sur le Tiers-monde que j’avais réalisée auparavant ne positionnait pas du tout ces deux pays (pourtant réputés du Tiers Monde tous les deux) à la même place sur un graphe, j’étais ravi car l’analyse de données confirmait ce que j’avais pu voir sur le terrain. C’est cela qui m’intéresse !

 

Merci.