Dijon/Besançon, une histoire urbaine comparéee (XIX°-XXI° siècles)

Amis du Vieux Dijon

Conférence du 6 juin 2011

 

DIJON/BESANCON//BESANCON/DIJON :

Une histoire urbaine comparée du XIX° au XXI° siècle

 

 

Je t’aime, moi non plus ?

 

Les relations entre Dijon et Besançon, deux villes de taille longtemps comparable et distantes de 90 km seulement, sont souvent présentées sur le mode de la rivalité plus que de la coopération. Qu’en a-t-il été entre 1800 et 2010, période dans laquelle je me suis placé.

 

Rivalité il y a, indiscutablement. Et elle n’est pas nouvelle. Un exemple. Lorsque, en 1691, Louis XIV transfert l’université de Dole à Besançon, pour punir l’ancienne capitale de la Franche-Comté de lui avoir résisté, les Etats de Bourgogne réclament une université pour Dijon, désormais éloignée de la nouvelle université. Ils n’obtiennent rien d’abord mais sous Louis XV, le prince de Condé, gouverneur de Bourgogne intervient et fait accorder quatre facultés à Dijon. Les Bisontins réagissent, s’entendent avec l’université de Paris et quelques autres qui craignent cette nouvelle concurrence, et obtiennent, en 1722, que l’Université de Dijon soit réduite à une seule faculté de droit, inaugurée en 1723.

 

Toutefois cette rivalité est restée longtemps feutrée. En effet, avant l’annexion définitive de la Comté par la France en 1678 les deux villes dépendent le plus souvent d’autorités différentes (hors la période des Grands Ducs d’Occident) ; par ailleurs, jusque vers 1740 les communications sont mal commodes. La vraie rivalité vient plus tard, justement surtout au cours de la période qui nous intéresse ici, et que l’on pourrait résumer plaisamment par cette boutade célèbre : « je t’aime, moi non plus ».

Je découperai la période qui nous intéresse ici en séquences de cinquante ans, apparemment artificielles, mais qui recouvrent assez bien l’évolution des deux villes.

 

1800-1850 : deux villes veuves de leur province

 

Entre 1800 et 1850, les deux villes connaissent une période difficile à la suite de la suppression des provinces en 1790 (et pour Besançon de son archevêché) et du découpage de la France en départements. En effet, elles voient leur ressort réduit des deux tiers au moins, leur prestige abaissé au profit des autres chefs-lieux de département qui se dotent peu à peu, quant à eux, d’hôtels de préfecture, de tribunaux, de prisons, de casernes, de lycées, etc. Après la suppression des Parlements et pour Dijon des Etats de Bourgogne (ils n’étaient plus réunis en Franche-Comté) qui les accompagnaient, seuls demeurent le Préfet (qui remplace en somme l’Intendant, mais sur un territoire fortement réduit) et le Conseil général, mais qui n’a pas le prestige des anciennes assemblées.

En 1801 Besançon, comme souvent au cours des siècles précédents, est plus peuplée que Dijon : 28 000 habitants contre 19 000. La population des deux villes ne va progresser qu’au ralenti : Besançon ne gagne que 2 000 habitants entre 1801 et 1836 Dijon un peu plus, 6 000; la préfecture comtoise continue tout de même d’être plus peuplée que sa voisine (30 000 contre 25 000),. Après 1836, avec le développement de l’industrie horlogère (2 000 salariés en 1850), Besançon accentue à nouveau son avance en passant à 41 000 habitants en 1851, contre 32 000 à sa voisine. L’essentiel de la population de Besançon se trouve encore enserrée dans les fortifications de Vauban, en dehors de quelques faubourgs qui s’esquissent . A Dijon, la situation n’est guère différente, à cela près que l’on ouvre à la fin de la période les premières grandes places près des fortifications (Saint-Pierre qui deviendra Wilson). L’arrivée du chemin de fer va changer la donne.

1850-1900 : la bifucation

         C’est au cours de cette période que le destin des deux villes va bifurquer, Dijon devançant désormais sa rivale.

Dijon gagne sa bataille du rail

A partir du milieu du XIX° siècle, en une vingtaine d’années se constitue autour de Dijon une étoile ferroviaire où se croisent des lignes vers Paris, Lyon, Reims, Belfort, la Bresse et Lausanne : à ce sujet le géographe P. Claval, qui enseignera à Besançon parle « d’une convergence inespérée de lignes ferroviaires ». En effet, d’autres trajets entre Paris et Lyon étaient plus courts, notamment par Chalon ou par le tracé de l’actuelle ligne TGV). On attribue généralement ce détournement « inespéré » au « lobbying » (incontestable) de l’ingénieur dijonnais Darcy et du maire Victor Dumay. J.J. Bavoux, géographe dijonnais cette fois, souligne que, si la compagnie du PLM a choisi finalement un trajet par Dijon, c’est peut-être aussi grâce à la position de Dijon. La ville est en effet bien située pour être le point de rencontre entre la ligne PLM et celle qui était prévue en direction de Mulhouse, faisant ainsi espérer, aux milieux d’affaires parisiens, de capter une partie des affaires l’Est de la France. Toujours est-il que l’inauguration de la ligne Paris-Dijon par le Président Louis-Napoléon Bonaparte le 1° juin 1851 est effectivement plus qu’un symbole. En effet, dès 1870, l’essentiel de l’étoile ferroviaire est en place et, en 1914, elle est à peu près complète.

Dijon va doublement bénéficier de son rôle d’étoile ferroviaire. D’abord par la multiplication des emplois directs (ouvriers et employés des gares, du dépôt, du triage) et indirects (personnels du négoce, du commerce de détail, de l’administration), puis par l’industrialisation qui va être induite. Ville presque sans industrie avant 1820, elle ne commence à s’industrialiser dans l’agroalimentaire que vers 1840, mais c’est surtout après l’arrivée du chemin de fer que le développement s’accélère. Le nombre des entreprises double sous le Second Empire puis de grandes firmes s’installent ou se développent après 1880 : Pernot (biscuits), Gardot (encre), Pétolat (wagons), Terrot (mécanique), Fournier (pharmacie), Manufacture des Tabacs, etc. On compte 10 000 salariés dans l’industrie à la fin du siècle. Dijon bénéficie également, si l’on peut dire, du rapprochement de la frontière allemande en 1871 puisque huit forts y sont construits et que, en 1891, la garnison atteint 4 600 hommes, soit 7% de la population.

Besançon perd la sienne

Pendant ce temps, en revanche, Besançon perd sa bataille du rail, non pas contre Dijon, la position des deux villes n’étant pas identique, mais contre Dole. Carrefour routier très important dès l’époque romaine, la ville rêve de devenir un carrefour ferroviaire au croisement d’un axe Strasbourg-Lyon/Paris-Lausanne puis l’Italie  et l’Europe centrale. Les Bisontins bataillent ferme : ils envoient une pétition revêtue de 7 000 signatures et un vibrant appel, en partie prophétique, à Napoléon III : « si Besançon n’est pas promptement rattachée au réseau suisse, ce n’est pas sa prospérité future qui est menacée, c’est son existence commerciale actuelle, le déclin et la ruine » (pour le futur). Cette ligne évite finalement la ville pour un tracé un peu moins accidenté, par Dole, Mouchard et Pontarlier.

Pour lot de consolation, Besançon reçoit une ligne de second ordre, vers la Suisse (Besançon-le Locle), construite tardivement (1884), et qui n’assure aucune correspondance commode avec le reste du réseau fédéral suisse ; elle sera par la suite plusieurs fois menacée de fermeture et ne devra sa survie qu’au camp militaire de Valdahon. Seules les lignes Dijon-Belfort et Lyon-Strasbourg se croisent finalement à Besançon, rien à voir évidemment avec le nœud ferroviaire dijonnais. En 1960 encore, M. Chevallier, autre géographe bisontin, écrit que cette bataille perdue « continue de peser lourdement sur la ville (…) coupée de centres pourtant tout proches comme Bâle, Neuchâtel, Lausanne et Genève ». En outre, le traité de Francfort (1871) rapproche la Franche-Comté de la frontière allemande, ce qui certes avantage Besançon d’un certain côté (7 000 hommes en garnison) mais nuit évidemment à son attractivité ; en outre, les rivalités douanières du siècle finissant  la coupent de la Suisse voisine. La région devient ainsi, selon P. Claval « une zone marginale dans un espace national fortement replié sur lui-même, alors que la Bourgogne se trouvait placée sur l’axe de relation le plus fréquenté du pays ». Les effets de ces positions contrastées se traduisent évidemment en négatif pour Besançon et en positif pour Dijon.

L’horlogerie, aurait pu permettre à Besançon un développement notable, puisque ne nécessitant pas de moyens de transport lourds. Et elle crée effectivement des emplois (la production de montres, peu mécanisée, est multipliée par six entre 1846 et 1866). A cette époque la ville occupe 5 000 salariés dans l’horlogerie et fait travailler à domicile 10 000 femmes mais, grande cité vigneronne jusque là avec (plus de 1 000 ha de vigne au XVIII° siècle), elle voit cette activité péricliter rapidement et les fils et filles de vignerons se reconvertir dans l’horlogerie. L’horlogerie trouve donc une bonne partie de sa main-d’œuvre sur place et n’attire pas autant de population nouvelle qu’on aurait pu le penser. En outre l’horlogerie connaît elle-même une grave crise à partir des années 1880, du fait d’une guerre douanière avec la Suisse. Heureusement la fonction militaire de la ville et l’arrivée de réfugiés alsaciens contribuent à maintenir la population.

Dijon se détache

C’est à cette époque que s’inverse le décalage qui existait entre Besançon et Dijon, au bénéfice cette fois de la deuxième. Entre 1851 et 1886, la préfecture du Doubs gagne 16 000 habitants, quand celle de Côte-d’Or s’enrichit de 29 000 personnes. C’est à cette date que, pour la première fois depuis longtemps, Dijon dépasse Besançon : l’effet ferroviaire joue à plein. Jusqu’à la fin du siècle le décalage s’accentue rapidement car la population de Besançon n’augmente plus ou même diminue légèrement (56 000 en 1886, 55 000 en 1901), alors que Dijon poursuit sa marche en avant en passant de 61 000 à 71 000 habitants. A Besançon, seuls le nord de la Boucle et les abords des principaux axes commencent à s’urbaniser. A Dijon, la ville, cernée par des emprises ferroviaires, est gênée dans son développement, ce qui ne l’empêche tout de même pas de changer. Les remparts sont remplacés, à partir de 1886, par des boulevards. Des quartiers périphériques se développent, en partie déjà sous forme pavillonnaire (les Bourroches).

Cette nouvelle domination économique et démographique, semble donner aux Dijonnais, déjà fiers de leur tradition culturelle, viticole et gastronomique un certain complexe de supériorité vis-à-vis de leurs rivaux bisontins. Plus concrètement, le contraste entre la marginalité géographique comtoise et la centralité bourguignonne « a sans doute pesé sur l’essor des deux provinces (…). La Franche-Comté s’est trouvée confirmée dans sa vocation technicienne et la Bourgogne dans son orientation commerçante. Les mentalités en portent la trace » (Claval). En somme, peut-être est-ce à cette époque que se crée le mythe de « Dijon ville de bourgeois, Besançon, ville d’ouvriers et de militaires ». Mythe en partie faux puisque Dijon, on l’a vu, s’est alors fortement industrialisée.

1900-1950 : Dijon prend le large

 

            Dijon vire en tête aux 100 000 habitants…

 

Entre 1900 et 1950, le décalage économique s’accentue. Avec des hauts et des bas (guerre, crise des années trente), Dijon continue sur sa lancée économique, aussi bien industrielle (Terrot emploie 1 800 ouvriers et 2 000 agents commerciaux avant la crise), que commerçante et ferroviaire : le trafic ferroviaire, qui occupe 3 000 cheminots, double jusqu’à la veille de la guerre. La ville accentue également son avance démographique : malgré la seconde guerre mondiale, Dijon atteint, en 1946, le statut de grande ville avec ses 100 660 habitants exactement ! C’est l’âge d’or de l’habitat pavillonnaire qui part un peu dans toutes les directions (la Maladière) ; un plan d’aménagement est approuvé en 1930 qui prévoit un développement radioconcentrique.

 

Pendant ce temps la situation de Besançon reste médiocre. L’horlogerie connaît des hauts et des bas : elle n’emploie déjà plus que 3 000 personnes en 1910 et elle souffre particulièrement pendant la guerre de 1914-1918 et la crise des années trente. Quelques créations d’usines sont compensées par des disparitions. En 1946, Besançon ne compte que 63 500 habitants, soit seulement 8 000 de plus qu’en 1881. La ville, gênée elle surtout par les servitudes militaires, s’étend tout de même un peu, notamment aux dépens des petites parcelles de vigne gagnées par la friche où surgissent anarchiquement des pavillons. Le tissu urbain, très lâche, commence à atteindre les anciens hameaux de la commune (Saint-Ferjeux)

 

Dans ces conditions, le prestige de Dijon, au niveau national, se trouve  être nettement supérieur à celui de sa rivale. Ce qui n’est pas indifférent au moment où on commence à parler de regroupements de départements et de recréation de niveaux administratifs intermédiaires entre département et Etat.

 

L’ogre dijonnais va-t-il dévorer la petite Franche-Comté et sa capitale ?

 

Au tournant du siècle, et même avant, pour la plupart des observateurs extérieurs, surtout parisiens,  il ne fait aucun doute que le prestige de Dijon dépasse sans conteste celui de sa rivale, comme en font foi les multiples projets de renaissance de régions qui fleurissent alors.

 

Un rappel d’abord. Depuis le milieu du XIX° siècle, des voix s’élevaient pour critiquer un centralisme français que l’on juge outrancier ; on présente des projets visant à recréer des circonscriptions intermédiaires entre le département, jugé trop petit, et l’Etat national considéré comme trop puissant. Ce qui nous intéresse ici, c’est de voir quels regroupements de départements étaient proposés et, plus encore, quelle capitale on leur donnait. Par exemple, le philosophe et sociologue Auguste Comte propose en 1854 un découpage en 17 régions qui rattache les trois départements comtois à la Bourgogne et donne comme capitale à cette « intendance », Dijon… (carte). Dix ans plus tard, l’économiste Frédéric Le Play propose un découpage un peu différent, mais rattache toujours la Franche-Comté à la Bourgogne et lui donne la même capitale, Dijon…(carte)

 

Ces idées de regroupement de départements fleurissent surtout à partir de 1900, année où Jean Charles-Brun, lance, avec notamment un député du Doubs, Charles Beauquier, une Fédération régionaliste française. Dès lors, des personnes privées vont présenter de multiples projets, puis des parlementaires déposer à l’Assemblée des projets de loi. Sur la vingtaine de projets provenant de personnes privées qui voient le jour entre 1880 et 1911, huit seulement donnent à Besançon un rôle de capitale ; chaque fois que l’on divise la France en moins de 20 régions, la Franche-Comté est accolée, sinon « annexée » à une Bourgogne plus ou moins vaste, et la direction en revient invariablement à Dijon. Même notre grand géographe, Vidal de la Blache, annexe la Franche-Comté à une Bourgogne réduite à la Côte-d’Or et à la Saône-et-Loire et lui donne pour capitale, Dijon… (carte). Outre ces projets privés, 17 propositions parlementaires sont présentées. A nouveau, lorsque de grandes régions sont créées, inévitablement Dijon en devient la capitale ; sauf tout de même dans la proposition du député du Doubs, Beauquier, qui  propose un découpage en 25 régions qui permet de sauvegarder une Franche-Comté à la tête de laquelle il place évidemment Besançon…

 

Les Bisontins ne semblent pas s’être beaucoup émus de tous ces projets, d’autant qu’aucune des propositions parlementaires n’aboutit, l’esprit jacobin restant vif à l’Assemblée. Tout autre est leur réaction lorsque, en 1917, donc en pleine guerre, le Ministre du Commerce et de l’Industrie, Clémentel, publie un projet de Nouvelle organisation de la France sur la base de régions économiques et incite les chambres de commerce à se regrouper en créant des Groupements Economiques Régionaux. Mais travaillant à partir du découpage de Vidal de la Blache, il propos une France en 17 régions, dont une portant le numéro 12, organisée autour de Dijon et « annexant » la Franche-Comté (carte). Tollé à Besançon. Le journal local, le Petit Comtois, écrit : « sans être particulariste, il est permis de défendre la Franche-Comté contre un rattachement que n’indiquent ni les raisons historiques, géographiques, touristiques et industrielles, ni les affinités de race ».

 

Après la guerre, la polémique reprend. En 1920, la revue fédéraliste Franche-Comté et Monts Jura signale qu’une brochure, publiée à Besançon et qui a un certain retentissement, demande aux Comtois : « voulez-vous rester Comtois  ou devenir Bourguignons ? » La revue, pour sa part, répond bien haut : « nous voulons rester Francs-Comtois » (document) et sur un mode sarcastique, poursuit « nos constructeurs d’automobiles n’emploient pas de pain d’épices pour la fabrication de leurs moteurs et nos fabricants d’horlogerie ne mettent pas de moutarde dans leurs boîtes de montres … ». Puis refus de la Chambre de commerce de Besançon de participer aux réunions, lettre ouverte des parlementaires au gouvernement et finalement, en 1927, la chambre de commerce du Doubs obtient de se rattacher à un nouveau groupement avec Belfort, Mulhouse et Colmar… En somme, tout sauf Dijon… Je passe sur les projets suivants, y compris ceux de Vichy (carte) ou les Igamies de 1948 (carte) où Besançon se retrouve rarement à la tête d’une région, aux dépens généralement de sa rivale. On comprend, dans ces conditions la méfiance traditionnelle des Bisontins souvent portés à se méfier de l’appétit d’ogre, au moins supposé, de leur voisine !

1950-2000 : La revanche bisontine

 

            Besançon franchit la barre des 100 000 habitants

 

            Dans l’après-guerre, Besançon connaît une industrialisation massive. L’horlogerie se développe à la fois par la croissance d’entreprises locales (Lip, 1 300 emplois) et par installation de firmes extérieures (l’américaine Kelton Timex, 3 000 emplois). De nouvelles industries s’implantent, surtout l’industrie textile avec Rhodiaceta qui s’installe sur le site où le comte de Chardonnet avait inventé la soie artificielle et fournit 3 300 emplois. L’emploi tertiaire se renforce (université, hôpital, Région). Très rapidement la population s’accroît : dès 1962, Besançon frôle, à trois milliers, près les 100 000 habitants, qu’elle dépasse aisément en 1968 (113 000) : en 20 ans elle aura gagné 50 000 habitants et doublé sa population ! C’est l’époque où se construisent, à la limite de l’espace urbanisé, les grands ensembles de logements collectifs : Palente-les-Orchamps et Montrapon à partir de 1953, la Grette (1960), les Clairs-Soleils (1965). A partir de 1965, la municipalité fait construire aussi, à quatre kilomètres du centre, une véritable ville nouvelle, Planoise, essentiellement en logements collectifs prévue pour 40 000 habitants (la ville en a 100 000 environ à l’époque). Le tout se construit sur le territoire très vaste de la commune (6 500 ha). J.F. Bazin, dans son petit livre sur l’histoire de Dijon note qu’à l’époque les Dijonnais éprouvaient « un complexe d’infériorité au regard de Besançon ».

                                                                                                

La suite, il est vrai, sera beaucoup plus difficile. L’industrie horlogère, qui n’a pas cru à la montre à quartz, se délite : affaires Lip en 1973 puis en 1976, Kelton-Timex qui débauche massivement ; elle se trouve mal remplacée par les microtechniques. Rhodiaceta ferme progressivement ses portes entre 1977 et 1981 (regroupement sur le site du Péage-de-Roussillon) ; les communes de banlieue créent des zones d’activités qui concurrencent celles de Besançon. La population augmente encore jusqu’en 1975 (120 000), diminue ensuite (114 000 en 1990) puis se stabilise  depuis vers 117 000 habitants. Cette évolution démographique est certes due à la crise industrielle, mais également au fait qu’une partie de la population, boudant Planoise et ses logements collectifs, s’installe aux environs, moins d’ailleurs dans la banlieue (celle-ci ne compte que 10 communes toutes de moins de 3 000 habitants et ne pèse que 12% dans l’agglomération) que dans les communes périurbaines qui connaissent une croissance rapide. Que se passe t-il pendant ce temps au niveau régional ?

 


Besançon enfin capitale !

 

            Pendant ce temps, l’idée régionale fait son chemin, avec des hauts et des bas, et plutôt des bas car les velléités régionalistes de Vichy lui ont donné mauvaise presse. En 1956 toutefois, Edgar Faure demande à un jeune énarque, Serge Antoine, un projet de découpage de la France en régions. Ce dernier décide alors de ne pas découper les départements et de définir des régions d’au moins 1 million d’habitants. Pas de chance pour les quatre départements comtois traditionnels qui ne comptent que 857 000 habitants en 1954 ! Par bonheur pour les Comtois, S. Antoine s’appuie sur deux concepts alors à la mode chez les géographes, celui d’armature urbaine (position des villes les unes par rapport aux autres) et de hiérarchie urbaine (en fonction de la taille et de la zone d’influence). La Franche-Comté n’a pas la taille requise mais S. Antoine constate que Besançon détient une zone d’influence qui couvre assez bien la région (moins bien vers Belfort-Montbéliard il est vrai) et que les flux téléphoniques (critère également en faveur à l’époque) qui la relient à Dijon sont faibles : il en conclut une indépendance certaine par rapport à Dijon. Il décide donc de créer une Franche-Comté autour de Besançon (carte). E. Faure s’en est ensuite attribué la création en affirmant à peu près : « je n’allais tout de même pas laisser la Bourgogne annexer la Franche-Comté ! ».

 

Et voilà donc Besançon et Dijon recapitalisées. Mais pour la première l’enjeu était beaucoup plus lourd puisque son rôle de capitale avait été sans cesse contesté et que les administrations, lorsqu’elles regroupaient Bourgogne et Franche-Comté, situaient systématiquement leur siège à Dijon … Grâce à la régionalisation qui prend forme peu à peu, les Bisontins n’auront de cesse de récupérer leurs directions régionales, au grand dam parfois des fonctionnaires concernés. Ils se battent donc pour faire revenir dans leur ville les administrations que Dijon avait trustées, puisqu’on ne leur avait guère laissé que la direction des Haras… Et donc vont lentement revenir à Besançon les directions régionales de l’Insee, des télécommunications, de la Sécurité sociale, des Chèques postaux, des Impôts, de la Direction de l’Industrie, des Douanes…

 

Dijon peine à maintenir la distance

 

            Pendant ce temps, Dijon peine à maintenir la distance avec sa voisine, sans toutefois mériter le qualificatif de « belle endormie » dont on l’affuble parfois. Sa  population augmente certes moins que celle de Besançon (+50% contre 98%), mais elle passe le cap des 150 000 habitants en 1975. La ville, avant 1975 renforce son industrie grâce au développement de ses activités traditionnelles (agroalimentaire, pharmacie, mécanique avec Terrot devenu Peugeot) et à l’installation d’entreprises nouvelles (électrique et électronique, électroménager, etc.), bénéficiant ainsi de la décentralisation industrielle et de sa proximité de Paris. Toutefois, la surface communale de Dijon étant moins vaste que celle de Besançon (4 000 ha) une large partie de ces implantations se réalise surtout hors de la ville elle-même, dans des zones d’activités économiques situées sur les communes voisines (Longvic, Saint-Apollinaire, Chenôve). La ville renforce toutefois, et surtout, son rôle dans le secteur tertiaire (commerces, services, secteur public ou parapublic) qui représente les trois-quarts des emplois en 1975. Jusque là, la croissance démographique se réalise surtout sur la commune elle-même avec les grands ensembles des Grésilles (à partir de 1956) et de Fontaine-d’Ouche (depuis 1965), à l’exception de Chenôve qui se réalise à partir de 1960..

 

            La crise économique qui fait perdre le quart des emplois industriels, explique en partie la perte de 10 000 habitants que subit la ville entre 1975 et 1982, puis le simple maintien vers 150 000 habitants jusqu’à nos jours. En partie seulement car un autre phénomène intervient la croissance démographique, qui s’était jusqu’ici surtout sur la commune elle-même, déborde maintenant sur des villes de banlieue qui vont atteindre ici des tailles importantes, contrairement à Besançon : Chevigny, Chenôve, Fontaine-les-Dijon, Longvic, Quetigny, Talant comptent entre 8 000 et 16 000 habitants) : désormais un tiers de la population de l’agglomération se localise ici. La croissance passe ensuite dans les communes rurales affectées par la périurbanisation, au point que certaines communes de banlieue se dépeuplent (Chenôve, Marsannay). Ce n’est que plus récemment que l’urbanisation a repris sur la commune elle-même avec les quartiers Clémenceau (fin des années 1970) et surtout de Pouilly-Toison d’Or (années 90). La population de l’agglomération elle-même (ville et banlieue) augmente donc peu (+10% entre 1975 et 1999), alors que celle des communes périurbaines croît à vive allure.

 

2000- 2010 : Sœurs et rivales ?

 

            Je laisse de côté pour cette période l’évolution économique et urbanistique e pour m’intéresser essentiellement à la collaboration entre les deux villes.

 

Avant les années 2000, les coopérations existent entre les deux villes, notamment au niveau de l’Université. Les Centres Hospitaliers Régionaux Universitaires se partagent certaines tâches. Plus modestement, les laboratoires de géographie des deux Universités fusionnent en 1994. Les Conseils Economiques et Sociaux Régionaux tentent de nouer des liens avec la Région voisine et donc avec sa capitale ; toutefois, malgré la persévérance du Président du CESR de Bourgogne, Pierre Bodineau, les choses n’avancent guère jusqu’à la « divine surprise » du nouveau millénaire.

La divine surprise du millénaire

En 2005 en effet, l’environnement politique ayant changé, on voit paraître avec étonnement dans les bulletins municipaux des deux villes un encart, portant un même texte de six pages, et titré : « Dijon et Besançon, voisines, jumelles et partenaires » (document). On y lit que « Besançon et Dijon sont trop proches pour s’ignorer et trop éloignées pour se fondre », formule percutante, qui résume assez bien la situation. Trois ans plus tard, sous le titre révélateur « Dijon Besançon, faire route ensemble » un numéro de la revue municipale Dijon notre ville, annonce à propos du tram que : « afin d’optimiser leur coût respectif, les deux agglomérations ont décidé de conclure une convention de groupement de commandes pour une mission d’ingénierie financière », collaboration impensable il y a quelques années. Les deux capitales régionales collaborent également dans un ensemble plus vaste, celui du Réseau Métropolitain Rhin-Rhône qui réunit les villes de l’axe Rhin-Rhône entre Mulhouse et Chalon-sur-Saône.

Une collaboration prudente

Va-t-on vers une collaboration plus large ? Peut-être, mais la méfiance bisontine reste forte devant les appétits supposés de l’ogre dijonnais. Quelques exemples. En 2002, les Banques Populaires de Bourgogne et de Franche-Comté fusionnent et le siège social du nouveau groupe est installé à Dijon… Pas de réaction, du moins à ma connaissance, du maire de Besançon. En 2006, fusion des Caisses d’Epargne de Bourgogne et de Franche-Comté et, à nouveau le siège social migre à Dijon… Colère du maire de Besançon : il trouve inadmissible que « l’écureuil de la Caisse d’Epargne place en Bourgogne les noisettes ramassées en Franche-Comté » et il affirme : « ce n’est pas acceptable , j’attends des mesures de compensation de cette banque».

Autre exemple. A l’occasion de l’implantation à Dijon du magasin Ikéa et de la salle de spectacle du Zénith, l’Hebdo de Besançon a posé à ses lecteurs la question suivante : « Besançon est-elle vampirisée par Dijon ? » (document). Les journalistes d’ailleurs s’empressent de remarquer que, si les Bisontins viennent à Dijon, c’est uniquement pour Ikéa : « on ne les voit pas au centre ville »; sous-entendu, la ville même de Dijon ne les intéresse pas…

Autre exemple. A chaque classement des villes françaises par des hebdomadaires, chaque maire va voir laquelle des deux « coiffe » l’autre, comme on le dit dans le langage sportif. Comme les classements varient en fonction des critères, chacun y trouve son compte, sauf si les écarts sont vraiment trop grands. Ainsi, en 2004, selon L’Express, en matière de dynamisme économique Besançon dépasse Dijon, mais selon L’Entreprise, Dijon se classe en tête des villes françaises, alors que Besançon peine au 25° rang : ce qui entraîne une intervention du maire de cette ville, demandant « qu’on nous juge sur les mêmes critères ! ». Toujours la peur de l’ogre dijonnais !

 

Dernier exemple. Tout récemment, à l’occasion du transfert du siège régional de Réseau Ferré de France de Besançon à Dijon les deux maires polémiquent. Celui de Besançon écrit : « alors que depuis des décennies, plusieurs centaines d’emplois ferroviaires ont été transférés de la Franche-Comté vers la Bourgogne, les Franc-Comtois ont droit à un juste et légitime retour sur investissement en termes d’emplois. C’est une nouvelle attaque contre la Franche-Comté », la situation « n’est pas tolérable ». Le maire de Dijon réplique : « N’oublions pas que Dijon a toujours été un nœud ferroviaire. Et puis Besançon ne dispose d’une gare TGV que depuis peu ». Et il conclut « je ne pique rien. Mais je voudrais rappeler qu’en 2003, la direction régionale de RFF se trouvait à…Dijon ». Pour ne pas fermer la porte le maire de Dijon ajoute : »j’envisage des coopérations renforcées avec Besançon. Nos CHU coopèrent déjà ». Où l’on voit que le poids de l’étoile ferroviaire dijonnaise pèse encore aujourd’hui

L’avenir nous dira ce que sera l’évolution respective des deux villes, même si l’on peut penser que, pour le moment, Dijon dispose de plus d’atouts que sa voisine. L’avenir nous dira également si la collaboration durera au-delà des opportunités de personnes ou de couleur politique. Mais il me semble que des collaborations sont possibles et même souhaitables, comme le souhaitent d’ailleurs les deux CESR, au plan universitaire (ici elles semblent bien lancées puisque, en 2007, les deux Universités ont créé un PRES (Pôle de Recherche et d’Enseignement Supérieur) destiné à organiser et à renforcer les collaborations entre les deux Universités), au plan culturel (musique, théâtre, opéra notamment), et au plan touristique (publicité commune à l’étranger par exemple).

En somme pourquoi pas maintenant : « je t’aime, moi aussi ? »